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30 mai 2007

Eurovision, géopolitique et phylogénie, partie 1/2 : des pourcentages d'amitié aux distances d'amitié

Un peu plus d'un an que ce blog existe, je me permets donc de faire un petit bilan, avant de passer au sujet principal de ce billet, qui répond justement au premier posté ici l'an dernier, à propos de l'Eurovision.

Un rythme pas trop inégal d'un peu moins d'un billet par semaine, une collection de petits outils informatiques qui s'agrandit régulièrement (celui pour créer des nuages de mots, lancer de multiples requêtes Google, analyser les logs MSN), quelques idées de futurs billets en tête, tout cela m'incite à continuer dans la même veine. Surtout que ce blog m'est finalement très utile. Pour mettre à l'épreuve quelques idées reçues (sur la collusion des votes à l'Eurovision, la qualité des sondages...), ou quelques idées tout court (l'utilisation des moteurs de recherche pour l'orthographe et ses limites, le déclin de la qualité de traduction des titres de films...). Mais il m'a aussi permis quelques découvertes inattendues, sur la datation du big bang du web, la spécificité francophone de l'abréviation "MacDo" ou le syndrôme des moutons de Panurge chez les députés. Et je profite souvent d'avoir posté un billet pour approfondir un peu sur le sujet (certes, il serait préférable de le faire avant, mais je ne tiens pas vraiment à me lancer dans une étude biblio systématiquement...).

Je ne suis pas le premier à me féliciter des avantages du blog en tant qu'outil comunautaire, mais les discussions faisant suite à certains posts, qu'elles aient lieu sur le blog ou non, ont toujours été très enrichissantes. Et elles ont parfois rejoint directement un sujet de recherche scientifique "sérieux", que ce soit pour l'illustrer (le Voronoï des McDos parisiens par exemple, pour illustrer le jeu de Voronoï, ou la visualisation en plan de métro pour l'isomorphisme de graphes), le motiver (de nombreuses problématiques sur les distances en phylogénie), ou rester à sa frontière en attendant des liens éventuels (le corpus de la F-list et les modèles de diffusion ou les communautés dans les blogs). Bref, le blog qui s'introduit comme une des composantes de la méthode scientifique, ça me plaît bien, et je vais continuer à véroniser encore un peu...

Et pour aujourd'hui, ce sera un problème qui me trotte dans la tête depuis quelque temps déjà. Cela fait belle lurette que l'arbre phylogénétique a été utilisé pour représenter autre chose que des relations de parenté entre espèces ou gènes... C'est simplement un excellent outil de visualisation, qui est très expressif pour représenter des données séparées par des distances connues, plus en tout cas qu'un plongement dans le plan (en deux dimensions, parfois même plus expressif qu'un plongement en 3D...), bien qu'il soit planaire.

Le problème est que pour des applications non bioinformatiques, les distances utilisées doivent ressembler à des distances le long de branches d'un arbre pour que celui-ci soit vraiment expressif. On peut se rappeler de l'arbre des thèmes de la présidentielle de Jean Véronis construit à partir des "distances Google normalisées", qui était beaucoup plus expressif quand on fixait une longueur unitaire à toutes les arêtes de l'arbre. Si on ne le faisait pas, on obtenait une sorte d'étoile, avec des branches menant aux feuilles toujours très longues.

J'avais obtenu pour l'Eurovision l'an dernier un arbre assez satisfaisant, mais celui-ci représentait seulement les proximités de votes entre les pays : deux pays étaient rapprochés s'ils votaient de la même façon, et pas s'ils votaient l'un pour l'autre. Or ce second problème semble plus intéressant quand on désire quantifier les effets du vote d'amitié entre pays voisins. Reste à trouver une distance d(i,j) qui reflète que le pays i avantage le pays j dans ses votes, et inversement. Si vous voulez éviter ces détails techniques croustillants et passer directement aux résultats... vous n'avez plus qu'à attendre la seconde partie du billet

Un des défis est que la distance soit normalisée, c'est à dire qu'un pays n'ayant pas souvent participé, ou ayant reçu peu de points, ait des distances avec les autres comparables à celles d'un pays souvent présent au palmarès. Pour cela je propose donc l'approche suivante, qui m'a surpris par ses résultats qui semblent robustes (j'obtiens pour cette distance des arbres très similaires avec diverses méthodes de reconstruction, je reviendrai là-dessus...).

J'appelle P(i->j) le pourcentage des points donnés par le pays i au pays j, parmi tous les points reçus par le pays j. Un des avantages de cette approche est que le nombre de compétitions auxquelles ont participé i et j importe peu (ce qui est intéressant parce que par exemple l'Albanie n'a participé qu'une fois de 1975 à 2004, alors que la Grande-Bretagne était présente tous les ans). On dispose donc d'un ensemble de données normalisées P(i->j) pour chaque couple de pays, et on voudrait les transformer en données de distances qu'on note d(i->j). En particulier on veut qu'elles soient symétriques, c'est à dire que d(i->j) = d(j->i), et on veut que d(i->j) soit petit quand P(i->j) et P(j->i) sont grands, c'est à dire que d soit une fonction décroissante par rapport à P. Mais quelle fonction décroissante choisir ?

Pour trouver cette fonction convenable pour d, commençons par raisonner sur de petits exemples, c'est à dire de petits arbres binaires non enracinés où d est donc connue, et où on cherche à déterminer pour chaque noeud i des pourcentages P(j->i) raisonnables. On commence par l'arbre le plus simple possible, à 3 feuilles, en figure (a) ci-dessous. Chaque feuille étant placée à distance égale de ses deux voisins, les pourcentages des deux voisins doivent être égaux, c'est à dire par exemple pour la feuille 2 que : P(1->2) = P(3->2) = 1/2.
Supposons maintenant qu'on insère une feuille 4 dans l'arête qui aboutit à 3, comme illustré dans la figure (b). Le sous-arbre contenant 1 et 2 n'étant pas changé, on garde P(1->2) = P(2->1) = 1/2. Il reste donc 50% des points reçus par 1 à attribuer à 3 et 4, qui sont tous deux à la même distance de 1, donc : P(3->1) = P(4->1) = 1/4. En procédant de même pour chacune des autres feuilles, on obtient les pourcentages indiqués dans la figure (b).

De même, si on ajoute une nouvelle feuille, 5, on peut attribuer les points pour obtenir les pourcentages indiqués en figure (c). En fait la procédure pour attribuer les pourcentages de points de la feuille i peut se voir ainsi : on part de la feuille i et on parcourt l'arbre : à chaque embranchement rencontré, on divise par deux le nombre de points attribué par chacun des sous-arbres délimités par l'embranchement. Cette technique permet bien d'arriver à un total de 100% des points attribués, pour chaque feuille.

La formule est donc la suivante pour P en fonction de d :

P(i->j) = P(i->j) = 1/2^(d(i->j)-1),
ce qui donne pour d en fonction de P :
d(i->j) = 1 + log2 (1/P(i->j)),
et comme on veut que les distances soient symétriques, on fait la moyenne :
d(i,j) = (d(i->j) + d(j->i))/2.

Il reste à gérer un "léger" problème, celui des cas où P(i->j)=0, qui devrait donner une distance infinie. Quelle distance choisir dans ces cas-là, qui ne sont pas rares ? Difficile de choisir, je ne vois aucune façon naturelle de répondre à la question, et tous les essais que j'ai faits (choisir par exemple la plus grande distance dans la matrice pour ces cas-là, ou deux fois cette distance) donne des arbres avec quelques très longues branches au niveau des pays touchés par le problème. Ceci dit, il y a un moyen simple de régler le problème : corriger les données a priori !

Au lieu d'utiliser les données brutes, on va effectuer une sorte de lissage en ajoutant le fait que tout pays donne de toute façon un point à tout autre pays. Ainsi, en notant p(i->j) le nombre de points réellement donnés à j par i, au lieu de définir :
P(i->j) = p(i->j) / k p(k->j)),
on définit :
P(i->j) = (1+p(i->j)) / k 1+p(k->j)).
Ainsi, P n'est jamais nul, et l'arbre obtenu est plutôt convaincant... mais pour s'en rendre compte il faudra attendre la seconde partie de ce billet ;).

Je suis allé faire un petit tour dans la littérature concernant le concours de l'Eurovision, et les moyens utilisés pour estimer une "distance Eurovision" entre les pays sont assez variés.

Il y a une sorte de référence en la matière, l'article de Fenn, Suleman, Efstathiou et Johnson de 2005 (paru cette année dans Physica A) qui propose plusieurs critères quantitatifs :
- ils considèrent pour chaque année le graphe formé simplement en mettant les pays comme noeuds et une arête entre deux noeuds si un pays a donné un ou des points à l'autre. Ils comparent les coefficients de clustering, et la distribution des degrés (des paramètres classiques en étude de réseaux sociaux), de ce réseau par rapport à un réseau correspondant à un concours attribuant les points aléatoirement.
- pour dessiner un dendrogramme (une sorte d'arbre phylogénétique), ils ne se basent pas sur une distance indiquant l'affinité entre pays (qui était pourtant exprimée par le coefficient de clustering, et la distribution des degrés), mais reviennent à une approche plus classique de comparaison des votes, en utilisant le coefficient de Pearson (donc un peu plus sophistiqué que la simple somme des valeurs absolues des différences que j'avais utilisée l'an dernier), et en utilisant la méthode UPGMA pour la construction de l'arbre. En tout cas l'arbre obtenu fait bien ressortir quelques signaux forts d'affinité de goûts entre pays.

L'analyse de Gatherer de 2006 cherche à identifier localement les collusions entre pays et leur évolution, mais ne fournit pas de panorama global.

L'article de Dekker, The Eurovision Song Contest as a 'Friendship' Network, propose un "score d'amitié" intéressant : il estime un score attendu en fonction des résultats globaux, et le score d'amitié reflète la différence entre le nombre de points attendu et le nombre de points réellement obtenus. Toutefois, l'auteur indique que la construction d'un arbre phylogénétique n'est pas appropriée en utilisant ces scores : ajouter un bruit aléatoire de 0 à 0,1% pour altérer les données fournit des arbres assez différents. C'est justement sur ce point que j'espère que la formule de distance présentée dans ce billet sera plus robuste.
A noter aussi dans cet article le joli graphique en 3D représentant les points attribués entre pays en fonction de la proximité entre eux (calculée en terme de nombre minimal de frontières à traverser pour passer de l'un à l'autre).

Bref, tests et figures à venir, en attendant vous pourrez toujours aller voir la carte de l'Europe colorée en fonction des points attribués au concours 2007 sur Agoravox...

14 mars 2007

Regarder M6 en direct sur internet ?

Si c'est officiel, ça n'a pas été très médiatisé. Si c'est un bug, profitez-en vite avant qu'il soit corrigé : il est possible de regarder M6 en streaming sur internet, sur la page de l'émission 5 ans avec... Je suis tombé dessus en traquant une erreur d'accord de pronom relatif, ça doit dater de dimanche dernier : il était prévu que cette émission soit diffusée en direct sur internet, mais la chaîne a apparemment oublié de couper le flux en fin d'émission. En tout cas la qualité est au rendez-vous : je la reçois à 348 Kbits par seconde, à comparer avec celles des autres chaînes de la TNT diffusées un peu plus officiellement sur internet : Direct 8 à 212 Kbits/s, I-Télé à 102 Kbits/s, et LCP à 150 Kbits/s (n'hésitez pas à compléter la liste si j'en oublie !).

Il semblerait que les 20 ans d'M6 lui font un peu perdre la tête ces derniers temps, la chaîne avouait récemment en affiches 4 par 3 qu'elle réussit à faire des émissions connues avec de mauvais chanteurs... Terminons par une image émotion, l'ancien style des publicités de M6, maintenant qu'a été mis en place un nouvel "habillage" :



Mise à jour : Dommage, le bug aura duré moins de 4 jours, le flux n'est plus disponible ce jeudi 15 mars à 1h20... On verra dimanche prochain s'ils récidivent

Ajout du 26/03/2008 : Vous pouvez maintenant revoir gratuitement de nombreux programmes d'M6 sur internet sur le site M6 Replay (info trouvée sur le blog-du-net).

7 février 2007

Accordons nos pronoms !

Citez-moi deux points communs de toutes ces personnalités. Hommes ou femmes politiques, présentateurs télé ou radio, syndicalistes, enseignants, ce sont des professionnels de la parole. Et d'un. Et de deux, ils ont tous déjà fait une erreur d'accord sur le pronom lequel. Nicolas Sarkozy a d'ailleurs failli les rejoindre lundi sur TF1 (en vidéo ici) !

La faute n'est pas anodine. Déjà, on peut remarquer que cette forme d'accord est assez subtile, il faut aller chercher dans le proposition principale le nom avec lequel faire l'accord, et celui-ci peut se trouver assez loin, séparé du pronom qui le représente par des adjectifs ou des compléments du nom. Une circonstance atténuante, donc...

On n'est toutefois pas au niveau de la langue allemande où on doit en plus réfléchir à la fin de la phrase, le pronom portant la marque de sa fonction dans la subordonnée. Et l'erreur est vraiment trop fréquente pour qu'on puisse invoquer à chaque fois un manque d'attention fortuit. On remarque aussi que la forme la plus fréquente est celle qui consiste à utiliser "dans lequel" à la place de "dans laquelle", "dans lesquelles", ce qui donne vraiment l'impression que certains utilisent "danlekel" comme un pronom relatif invariable au même titre que "dont" ou "où".

C'est l'expressivité de la langue française qui est en jeu ici ! J'ai d'ailleurs de vagues souvenirs d'un texte humoristique (de Claude Roy, peut-être ?) je n'ai pas réussi à remettre la main dessus, si ça vous évoque quelque chose...) qui enchaînait les pronoms pouvant grammaticalement se rapporter à plusieurs noms dans la phrase (du genre admirer la cravate de son patron qui nous fait envie, la cravate, pas le patron...). On a assez d'ambiguïté en français pour ne pas en ajouter.

J'avais d'ailleurs discuté avec Maxime Bourrigan de l'ambiguïté du "leur", et ce dans diverses langues. Commençons par un exemple : "on a volé leurs ballons aux élèves" : est-ce que chaque élève avait un ballon, ou plusieurs ballons ? "On a volé leur ballon aux élèves" : est-ce que chaque élève avait un ballon, ou bien est-ce qu'ils avaient tous un ballon en commun ?

Il y a en fait 6 cas possibles pour exprimer l'appartenance :
1- une personne a un objet,
2- une personne a plusieurs objets,
3- plusieurs personnes ont un objet chacune,
4- plusieurs personnes ont plusieurs objets chacune,
5- plusieurs personnes partagent un objet,
6- plusieurs personnes partagent plusieurs objets.

Le français permet d'exprimer 4 différences parmi les 6 :
1- son
2- ses
3,5 - leur
4,6 - leurs

L'allemand correspond au français avec dans l'ordre "sein", "seine", "ihr", "ihre" (avec toutefois l'ambiguïté due au "ihr" qui désigne à la fois le pluriel et le féminin singulier)... L'anglais regroupe 1 et 2 avec "his" ou "her" (le nombre du nom permettant toutefois de distinguer les deux cas) d'une part, 3, 4, 5, 6 d'autre part avec "their" (ils auraient pu inventer "hises", et "theirs", tout de même, pour régler le problème...). L'espagnol aussi, avec "su" et "sus". Maintenant, existe-t-il une langue qui fait une distinction claire entre les six cas ? La question est ouverte.

Bref, bref, quand la situation est claire est sans prise de tête, autant appliquer les règles. Ca vaudra peut-être un retour au CM1 pour toutes les personnes épinglées, dont vous trouverez la liste des mauvais accords avec extraits audio incontestables en prime ici (je garde pour moi la liste de mes profs de fac qui en faisaient jusqu'à une dizaine en deux heures...) !

22 mai 2006

Eurovision et géopolitique

Vous aussi vous êtes persuadé que le système de vote à l'Eurovision favorise les pays d'Europe de l'Est ou les pays nordiques qui ne font rien qu'à mettre en place des magouilles pour tous voter pareil et faire gagner le prestigieux concours à un de leurs copains ?

Et bien il est vrai que la proximité géographique transparaît un peu dans les votes attribués par les pays, comme on le voit dans l'arbre phylogénétique ci-dessous qui rapproche dans un même sous-arbre des pays qui ont voté de façon similaire.



Tous les détails sur cet arbre sur cette page de construction de l'arbre phylogénétique selon la "distance Eurovision 2006".