Affichage des articles dont le libellé est langage. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est langage. Afficher tous les articles

12 juin 2011

Le vocabulaire des entreprises pour booster son CV

Utiliser le vocabulaire de l'entreprise est un conseil donné aux jeunes diplômés de l'université en recherche de leur premier emploi, ou aux jeunes docteurs qui veulent s'orienter dans le privé après la thèse. CV, lettre de motivation, entretien, pour tout cela il faut s'adapter au langage de son interlocuteur. Sans pour autant parler uniquement en jargon d'entreprise, mots moches compris.

C'est suite à une sensibilisation à cette problématique par Naïma Maybel lors d'un P'tit Déj' d'information de Contact, l'association des doctorants et docteurs de l'Académie de Montpellier, que nous nous sommes lancés avec Paola Salle, la présidente de l'asso, dans la conception d'un site web qui aide à connaître ce vocabulaire spécifique en l'extrayant des offres d'emploi du site de l'APEC.

En fait, boosterCV.fr va plus loin, en offrant des outils d'exploration des offres d'emploi (par région, par entreprise, par métier) qui manquent un peu au site de l'APEC, conçus par Paola. Ce n'est qu'un début, n'hésitez pas à nous signaler des fonctionnalités que vous aimeriez voir sur le site, ou à laisser vos coordonnées pour recevoir des informations sur les prochaines mises à jour. On envisage aussi de faire le même travail avec les offres d'emploi de ProfilCulture, à destination des étudiants, doctorants et docteurs en sciences humaines et sociales, pour qui les offres de l'APEC peuvent sembler inadaptées.

Bien sûr, ce site web n'est pas la solution miracle, et les doctorants les mieux préparés pour poursuivre leur carrière en entreprise sont ceux qui s'y sont intéressés dès le début de leur thèse. Formations doctorales pour être en contact avec des professionnels du secteur privé, échanges avec des chefs d'entreprise ou des responsables de ressources humaines dans les rencontres docteurs/entreprises (le mois dernier à Montpellier, bientôt à Bordeaux et Paris), valorisation des travaux de thèse sur les pages web des doctorants ou sur HAL (utilisé par les structures de transfert technologique pour répondre à des besoins des entreprises)... Tout cela permet de mettre un pied dans l'entreprise, et peut déboucher sur un emploi pour un docteur, ou une mission d'expertise pour un doctorant.

Participer, à distance, à la compilation des CV des participants à la Rencontre Docteurs Entreprises de Montpellier m'a permis de constater, cette année, à quel point les doctorants et docteurs savent mettre en valeur leurs compétences en utilisant le vocabulaire de l'entreprise. Evidemment, il faut qu'ils y aient été sensibilisés (ce qui était le cas pour la plupart des participants à cette rencontre), et qu'ils aient un petit coup de pouce : contrairement à l'an dernier nous avons imposé cette année des CV d'une page, en fournissant un exemple (version OpenOffice). Cela a conduit à une grosse majorité de documents très professionnels, dont voici le nuage arboré :

Notez les compétences transversales dans le sous-arbre en haut à gauche (qui correspondent assez bien à la demande) et les compétences linguistiques et bureautiques dans celui en haut à droite. En bas à droite, les compétences techniques, bien marquées par le grand nombre de jeunes chercheurs en chimie ou biologie-santé parmi les participants de cette année.

Pour compléter sur ce sujet, pour les spécialistes, j'ajouterai que la classification arborée de la centaine de CV reçus, selon une distance intertextuelle, a également très bien fonctionné pour faire apparaître quatre sous-arbres : sciences du vivant, sciences chimiques, sciences de l'ingénieur, et sciences humaines et sociales... en utilisant un anti-dictionnaire approprié ! En effet, les participants ayant utilisé le CV fourni en exemple se retrouvaient initialement dans un même sous-arbre à cause des mots "loisirs", "intérêts" ou encore "sports" qui causaient ce rapprochement. En fait, la classification thématique était améliorée en enlevant l'ensemble des mots attendus dans ces CV de doctorants et docteurs montpelliérains, je vous dévoile ici l'anti-dictionnaire utilisé.

Je termine ce billet par un dernier outil à destination des doctorants et docteurs attirés par une poursuite de carrière dans le secteur privé, un répertoire des compétences généralement acquises au cours du doctorat, sous les deux formes les plus intéressantes que j'ai pu trouver à ce jour (en espérant que l'enquête d'ADOC Talent Management débouchera sur un document qui les complétera utilement) :

23 janvier 2011

Mème : Scrabble international

Nouvelle chaîne dans ma boîte mail, nouvelle analyse de mème sur ce blog (après la F-list, et fait-ou-pas) : le "Scrabble International".

Il s'agit d'une liste de mots de 6 lettres, à laquelle on doit ajouter un mot français :
- de 6 lettres pas encore présent dans la liste
- ayant exactement une lettre de différence avec le mot précédent (dont les lettres sont éventuellement réordonnées).

Sont ajoutés le prénom et la ville du participant, ainsi que sa date de participation. Voilà l'exemple de la liste que j'ai reçue (209 mots). J'en ai trouvé quatre autres sur le net, de 124, 85, 216 et 89 mots, qui montre que la liste a voyagé (par mail, pas sur la blogosphère apparemment) en Belgique d'où elle est partie, en France, en Algérie, en Suisse, au Canada, au Maroc... L'arbre de diffusion à gauche résume l'historique de ces listes.

Je me suis demandé quelle taille pourrait atteindre cette liste, en théorie. Eh oui, car en pratique, comme pour tous les mèmes, les participants ne suivent pas toujours les règles, éviter et tourbe sont deux fois dans la première liste, piéger et pingre dans la cinquième, et je ne parle pas de ceux qui oublient d'inscrire la date, ou prennent un malin plaisir à changer le format pour que je ne puisse pas récupérer toutes les infos facilement avec un script.

Bref, supposons que tout le monde suive les règles, le jeu correspond à construire un chemin qui ne repasse jamais pas le même sommet (en bleu dans l'illustration ci-dessous) dans un graphe :
- dont les sommets sont les mots français de 6 lettres
- dont les arêtes rejoignent deux mots qui ont une lettre de différence.
Quelles sont les propriétés de ce graphe ? Quelle est la taille du plus long chemin qu'il contient ? Est-ce que 6 lettres est la taille de mots la plus adaptée pour assurer le succès de ce mème ? Voici les quelques questions auxquelles je vais tenter de répondre dans ce billet, avant une suite éventuelle qui sera dédiée à une analyse des données des les 5 listes récoltées.

Première chose à faire, construire ce graphe à partir d'une liste de tous les mots français. Je récupère ça chez un collègue marseillais, regroupe les mots par taille en passant tout en minuscules et en enlevant les lettres accentuées : 2 mots de taille 1, 81 de taille 2, 427 de taille 3, 1799 de taille 4, 5897 de taille 5, 13931 de taille 6... Tiens tiens, ça augmente comme ça jusqu'à 50097 (taille 10) avant de redescendre. Mais la longueur du plus long chemin n'est pas directement reliée à la taille du graphe : certes, celui des mots de 10 lettres a plus de sommets, mais il est moins dense (moins d'arêtes), et contient donc probablement moins de longs chemins. Grâce à quelques scripts en Python, voici les réseaux obtenus pour les mots de taille 3, 4, 5, 6, 7, 8 (18 Mo pour le dernier...).

Première chose à faire, calculer les composantes connexes, les parties du graphes où toute paire de sommets est reliée par un chemin. Pour cela (merci Anaïs !) la bibliothèque iGraph en R fait tout le boulot. Téléchargez-la, installez-la (install.packages("igraph")), puis lancez le code suivant :
library(igraph)
g<-read.graph("http://philippe.gambette.free.fr/Blog/2011Scrabble/Mots6.graph.txt",format="ncol")
cc<-clusters(g)
cc$csize

On obtient une composante connexe de taille 13865, et 5 de taille 2. Pour avoir la composition des cinq paires :
V(g)[which(cc$membership==1)-1]
V(g)[which(cc$membership==2)-1]
...
Les 5 paires sont donc : {rococo, corozo}, {hiboux, bijoux}, {puffin, muffin}, {okoume, loukoum}, {zozota, zozote}.


dd <- degree.distribution(g)
plot(dd)
On obtient l'image ci-contre, qui sent le Poisson...

Quelle est la taille du plus long chemin dans ces graphes ? Eh bien ce problème est NP-complet (difficile à résoudre pour un ordinateur), et je n'ai pas encore essayé de le soumettre (pour les mots de taille 3, car je doute qu'il arrive à traiter un graphe à 10000 sommets et 400000 arêtes) au programme linéaire en nombres entiers récemment ajouté par Nathann dans Sage (au moins j'ai - enfin - installé le logiciel). En revanche j'ai programmé un script qui lance un millier de chemins au hasard, en partant d'un sommet également choisi au hasard, et enregistre la taille de chacun des chemins obtenus.

J'obtiens les valeurs moyennes suivantes : la longueur maximale parmi tous les chemins trouvés augmente jusqu'à 8 lettres inclus (je n'ai pas testé les graphes pour les mots de taille supérieure), en revanche la longueur moyenne des chemins atteint un maximum pour le graphe des mots de sept lettres (cliquez sur le graphique pour voir la distribution des longueurs de chemins obtenue) :
Vous me direz qu'en calculant simplement le degré moyen des sommets du graphe, on obtenait justement un maximum pour une taille de mots de 6, avec un nombre moyen de voisins de 28,7 qui correspond à peu près à la valeur où le pic de la loi de Poisson est atteint ci-dessus... J'aimerais bien savoir comment Eliane de Bruxelles a choisi la taille de 6 quand elle a conçu ce jeu. En tout cas c'était bien trouvé, et il ne reste plus qu'à trouver quelques milliers de participants pour commencer à rendre le jeu difficile... A moins que vous ne vouliez vous lancer dans une stratégie de blocage du jeu, en l'orientant vers un "cul-de-sac", soit en faisant revenir le chemin vers des sommets déjà visités, soit vers des sommets de faible degré...

Si vous avez participé au mème, et que vous avez une liste différente de celles montrées ci-dessus, ça m'intéresse, dans la perspective d'un prochain billet sur le sujet : indiquez en commentaire une adresse de page web où vous l'avez placée, ou envoyez-la moi par courriel en indiquant dans le sujet "Scrabble International". Et si vous voulez lancer le mème sur la blogosphère, faites-vous plaisir, en citant des blogs pour les inciter à propager la chose ! Plutôt des blogs féminins, au vu des prénoms dans mes listes...

31 mars 2010

Comment translater les titres de films (2)

J'avais proposé dans un billet précédent une petite typologie de la traduction des titres de films, et je vois ressortir ce sujet un peu partout, en particulier au début du mois dans un article de Julien Jouanneau pour Le Post. Il y notait en particulier une utilisation assez importante du mot "enfer" dans les traductions de titres anglais et américains.

Dès 2007, je m'étais lancé dans la récupération d'un corpus de titres et leur étiquetage selon cette typologie. Il est temps de mettre à disposition mes données et mes premiers résultats, même si leur quantité et leur qualité est améliorable, je pense qu'il y a des choses intéressantes à en tirer.

Quelques infos sur ces données pour commencer (n'hésitez pas à me demander le droit d'édition du fichier en commentaires si vous voulez participer à l'étiquetage !). Elles ont été récupérées automatiquement sur le site Allociné, ce qui est à l'origine de quelques erreurs sur la date de sortie : celle mentionnée est la date de dernière sortie cinéma en France, ce qui peut être une date de reprise. J'ai donc le projet de corriger cela un de ces jours...

Les films ont alors été étiquetés de la manière suivante :
- F pour un titre français,
- O pour un titre anglais gardé en français,
- D pour une traduction littérale de l'anglais,
- T pour une traduction un peu plus subtile voire complètement différente,
- A pour une traduction "fashion", de l'anglais vers autre chose en anglais,
- N pour une traduction "note du traducteur", où le titre anglais est gardé mais complété par des mots en français,
- C pour une traduction "censure", où le titre anglais est tronqué,
- S pour une traduction "sans the", où le titre anglais est gardé mais en enlevant le premier "the" (Da Vinci Code, Last Kiss, etc.).
- la lettre ci-dessus doublée quand il s'agit du même phénomène avec une autre langue que l'anglais.

Bref, j'arrive à une base étiquetée de plus de 1600 titres traduits de films dont la dernière sortie a eu lieu dans les années 1967-1974, 1982-1984, 1994, ou 2002-2006 : vous devinez que j'ai recherché des évolutions dans les habitudes de traduction... Et effectivement il semble avoir des variations, avec de plus en plus de titres gardés sous leur forme originale et de moins en moins de traductions littérales, et peut-être également un engouement ces dernières années pour les traductions "fashion" et "sans the". A confirmer quand la qualité et la quantité des données sera améliorée bien sûr.

Pour voir si d'autres mots comme "enfer" étaient particulièrement choisis dans les traductions subtiles, on peut extraire toutes les traductions subtiles d'une part (549 dans la colonne F), toutes les traductions littérales d'autre part (283 dans la colonne G), et comparer le vocabulaire qu'elles utilisent.

J'extrais donc la liste des mots les plus fréquents dans chacune de ces deux catégories avec Dico, puis je les compare en les explorant avec un multinuage de mots (les tailles des mots en bleu reflètent le nombre d'occurrences dans le corpus des traductions littérales, en rouge dans celui des traductions subtiles) :
Attention toutefois un corpus a une taille deux fois plus importante que l'autre, il faut donc visualiser les fréquences, avec Lexico3 par exemple, voici les mots du nuage avec les différences de fréquences les plus significatives :


Le mot "roi" est donc moins utilisé dans les traductions subtiles, alors que "mort", "enfer", "affaire" et "secret" y sont plus souvent employés. Attention toutefois : si l'on calcule les spécificités avec Lexico3, aucun de ces mots n'apparaît comme statistiquement sur-représenté dans un des deux corpus. Le fait qu'"enfer" ne soit pas présent dans les traductions littérales et 6 fois dans les traductions subtiles peut donc être dû au hasard. Plus de données permettra peut-être de conclure... avis aux amateurs qui voudraient participer à l'étiquetage du reste de la base !

En tout cas voilà les titres à traduction subtile contenant le mot "mort" : Side Street (La rue de la mort), I'll Sleep When I'm Dead (Seule la mort peut m'arrêter), The Bourne Supremacy (La mort dans la peau), Touching the Void (La mort suspendue), Kiss of Death (Le carrefour de la mort), Double Indemnity (Assurance sur la mort), Stepping Razor - Red X (La vie et la mort de Peter Tosh), Battletruck (Le camion de la mort), Still of the Night (La mort aux enchères).

D'ailleurs, le mot avait bien été gardé pour la traduction officielle du titre du film Deathproof de Tarantino. A sa sortie, TFM Distribution avait lancé un concours de traduction, je ne sais pas quel titre avait finalement gagné, mais le titre officiel "Boulevard de la mort" fait bien apparaître ce fameux mot-clé, et a apparemment conquis Tarantino, même s'il a fait causer des dizaines de cinéphiles.

16 janvier 2009

Les poires à gauche

En lisant cette liste d'URL ambiguës en anglais, j'avais rêvé d'en trouver en français en compilant toutes les combinaisons possibles de mots coquins ou rigolos en français avec d'autres mots du dictionnaire, et en vérifiant s'il était possible de segmenter autrement chaque suite de lettres ainsi obtenues.

Eh bien le PS a fait presque aussi bien avec lespoiragauche.fr, comme ça a été également noté en commentaires ici et . Maladresse ou stratégie marketing pour créer un buzz et faire retenir l'adresse ?

Si c'est la deuxième solution, je vais m'empresser de créer un site de photos de nos parlementaires sur www.photosdeputes.fr.

Mise à jour d'avril 2010 : des étudiants en L3 de l'Université Montpellier 2 sont sur le coup pour le logiciel de création d'URL ambiguës, plus de détails sur ici !

18 novembre 2008

Claviers espions : usure et fréquence de lettres

Dur dur de poster après une période silencieuse sur son blog... Reprendre un billet vaguement réveillé par un autre d'un blog influent ? Ficeler un rapport peu concluant sur l'influence de la plateforme sur le classement d'un blog ? Non, il faut un nouveau résultat fort, mêlant une idée théoriquement ingénieuse et calculable en pratique, un vrai projet de longue haleine qui montre qu'on n'a pas chômé...

Tout est parti de deux touches de clavier défaillantes. Delphine, déjà à l'origine de quelques posts sur ce blog, notait que les deux touches qui s'étaient détachées de son clavier faisaient partie du mot-clé principal de sa thèse. Il n'en fallait pas plus pour me faire envisager une forte corrélation entre l'usure des touches et leur fréquence d'utilisation (aussi remarquée ici par exemple), et rechercher les moyens de mesurer tout ça... et d'en déduire des choses.


Par chance, mon clavier Dell reflète assez bien son utilisation (ceux de certains Mac aussi apparemment, voire les claviers NMB Technologies), au bout d'un an. Mon "S" est par exemple presque complètement effacé. Mais surtout, si on regarde de plus près, les touches fréquemment utilisées sont vraiment usées, le plastique y est plus lisse, et elles réfléchissent beaucoup mieux la lumière. Je ne sais pas ce que ce polissage implique sur l'absorption de matières toxiques du bout des doigts, mais en tout cas il permet de faire des mesures : en éclairant le clavier par dessus et en prenant la photo de travers, les zones très réfléchissantes apparaissent plus sombres que le reste.

Il faut alors quantifier l'usure à partir de la photo. Si l'on veut des résultats très précis, on peut s'amuser à faire du traitement d'image et mesurer l'intensité sur les portions de photo qui correspondent aux touches. Ca demande un gros travail, surtout de normalisation de l'image... alors qu'on peut procéder plus simplement : construire un quadrillage 5x5, le coller sur chaque touche, et compter les carreaux, parmi ces 25, qui sont sombres. En fait, pour les premières lettres, on compte les carreaux pour préparer quelques étalons, après, on compare avec les lettres dont l'usure a déjà été évaluée.

Une fois ces quantités d'usure obtenues, on peut les comparer avec les fréquences de lettres en français. Pour cela, on me l'a confirmé dans mon cours de biostats cette année, rien ne vaut un joli diagramme XY :

La corrélation est nette (coefficient 0,89), toutefois la relation entre les deux variables semble n'être pas exactement linéaire. Essayons d'élever l'usure au carré, ça semble mieux fonctionner (coefficient de corrélation 0,92), même si ce n'est pas parfait :

Qu'est-ce qui pourrait expliquer ces variations par rapport à la distribution moyenne des lettres en français ? Les gros joueurs de jeux vidéos ont apparemment leurs touches fétiches, je pense que ma forte usure de C et V vient de mon abus de raccourcis pour le copier coller, pour W c'est sûrement les adresses web. De plus, j'utilise mon ordinateur pour écrire à la fois en français et en anglais. Tiens tiens, et si j'utilisais l'usure des touches pour évaluer à quelle fréquence je tape en anglais ou en français ?

L'idée est donc que la distribution de l'usure n'est pas semblable à celle du français, mais à une combinaison linéaire de celle du français et de l'anglais. J'appelle U(l) ma fréquence d'utilisation de la lettre l, F(l) (respectivement A(l)) sa fréquence d'utilisation en français (resp. en anglais), et j'appelle x le ratio de ce que je tape en français par rapport à tout ce que j'écris avec mon ordinateur. U est donc une loi mélange de F et A : U(l) = x F(l) + (1-x) A(l). J'essaie de trouver x en connaissant une approximation de U, de F et de A pour toute lettre. Pour cela, je vais calculer le membre de droite pour toutes les valeurs de x entre 0 et 1, et évaluer la corrélation avec U. Tout peut se faire avec un tableur, ça se passe ici.

J'en profite pour une petite digression sur le coefficient de corrélation de Pearson, implémenté par COEFFICIENT.CORRELATION dans tout tableur digne de ce nom, que j'avais utilisé dans certains posts précédents sans comprendre sa formule magique. En fait, la formule est tout à fait naturelle une fois qu'on a compris que pour normaliser des distributions, classiquement, on divise les valeurs par l'écart type, avant de soustraire la moyenne (merci encore au cours de biostats, décidément ces modules doctoraux ont du bon quand on les choisit soi-même...).

Bref, passons aux résultats. J'utilise trois distributions de fréquences de lettres en français trouvées sur internet pour F, deux pour l'anglais et la distribution A. A chaque fois je calcule la valeur optimale de x. Je termine par une moyenne de ces valeurs de x : 0.81 (avec selon la distribution une variation inférieure à 10%). Bref, environ 1/5 de ce que je tape est en anglais.

A quel point la méthode présentée ici est fiable ? D'une part, il est connu que les fréquences de lettres varient selon le corpus utilisé. D'autre part, le coefficient de corrélation que je tente de maximiser afin de trouver le ratio x est peut-être trop sensible à de petites variations sur les fréquences de lettres. Pour tester ça, j'ai collé un bout de texte anglais à un bout de texte français (en connaissant le ratio x, donc) et j'ai essayé de le retrouver par la méthode de maximisation du coefficient de corrélation. Pour une étude plus sérieuse, j'aurais peut-être essayé un corpus de textes variés, là au vu des résultats je me suis contenté de mon premier essai.

J'ai utilisé cet outil en ligne de calcul de fréquence de lettres, qui fournit des pourcentages de fréquences arrondis à l'entier près (pas très précis, donc, à peu près autant que mes mesures sur le clavier). J'ai copié le premier article du Monde que j'ai eu sous les yeux dans mon flux RSS, concaténé au texte de la page d'accueil de l'outil, en anglais donc (remarquez que ces deux textes sont très courts). Puis appliqué la méthode, avec les deux distributions de fréquences pour l'anglais et les trois pour le français. En faisant la moyenne des coefficients trouvés, j'obtiens 0,79 alors que la valeur réelle était 0,81 (8327 octets pour le texte français, 1904 pour l'anglais), soit à peine 3% d'erreur (et pour chaque couple de distributions de fréquences anglais/français, moins de 10% d'erreur).

Bref, je suis assez confiant pour placer une marge d'erreur de 10%, et affirmer qu'il est possible de deviner par cette technique la langue d'un utilisateur d'ordinateur Dell qui use raisonnablement son clavier. Pas mal sans utiliser de vrai clavier espion !

1 février 2008

Traquer les mots moches

Las d'écorcher les yeux et les oreilles de mes proches, après 4 journées de stage de technesthésie pour améliorer mon expression orale (merci le CIES !), j'ai décidé de m'attaquer à mes erreurs et tics lexicaux. Anglicismes, complexifications inutiles, abus de langage, tout cela est recensé dans le Dicomoche. Encore faut-il repérer qu'on en utilise !

J'ai commencé à construire un site dédié à cela. Pour l'instant c'est tout à fait basique, le "Démocheur" (version beta) se contente de colorer certains mots moches ou potentiellement moches. Quand je dis basique, ça signifie aucune analyse lexicale, un simple fonctionnement par rechercher/remplacer. La liste actuelle de mots moches est très réduite, elle est destinée à s'enrichir au moins par le contenu du dicomoche, mais tout visiteur du Démocheur peut y proposer ses mots moches. Je mettrai certainement en place un système de vote pour laisser aux visiteurs la possibilité d'évaluer la laideur de chaque expression, dans un esprit de démocratie tout à fait web2.0. Reste à voir, une fois que les problèmes sont identifiés, comment les corriger, et là c'est au visiteur de se casser la tête, en suivant éventuellement les liens vers le dicomoche.

Résultat du démocheur

5 juillet 2007

Avoir vocation à... une héritation de Chirac

Parti traquer les erreurs de pronoms relatifs (oui, merci, la pêche a été bonne...), j'ai été étonné, après le billet de Jean Véronis sur l'expression "avoir vocation à", de l'entendre 3 fois dans la bouche de Brice Hortefeux dimanche dernier dans son passage au Grand Jury d'RTL :

"les pays d'immigration n'ont pas vocation à laisser partir [...] toute leur élite"
"Tout immigré en situation irrégulière a vocation à être reconduit à la frontière"
"s'ils sont interpelés, ils ont vocation à être reconduits dans leur pays"

Alors, contamination par le patron ? Ou bien reflet d'une utilisation plus généralisée ?

Pour tester cela j'ai tout d'abord essayé une combinaison de recherches Google de la forme :
n1 = nombre de résultats Google pour ("Nicolas Sarkozy")
n2 = nombre de résultats Google pour ("Nicolas Sarkozy" "vocation à")
n3 = nombre de résultats Google pour ("Nicolas Sarkozy" "pas vocation à")


Pour effectuer ces recherches en masse sur une brochette de politiques, aucun problème, mon programme FuryPopularity dont je vous avais déjà parlé se débrouille très bien. Je viens d'ailleurs d'y ajouter la possibilité de récupérer le nombre de résultats pour un ensemble de requêtes sur les moteurs Yahoo et Dir.com. L'objectif était donc de comparer pour l'ensemble des politiques les valeurs n2/n1, et aussi les n3/n1.

Premier problème, encore et toujours, les fantaisies des moteurs Yahoo et Google. Les deux sont concernés, pour Yahoo j'ai même eu parfois n3>n2 ! Mais bon, ça, je m'y attendais. J'ai essayé d'ajouter un petit test pour m'assurer que les chiffres n'étaient pas trop absurdes, récupérer aussi :
n4 = nombre de résultats Google pour ("Nicolas Sarkozy" "vocation à" -"pas vocation à")
Là théoriquement n2-n3-n4=0, je considérais le résultat comme correct quand (n2-n3-n4)/n2 restait inférieur à 10% : rien à faire, les deux moteurs fournissaient des résultats incohérents et non significatifs. Idem du point de vue du manque de significativité pour Dir.com qui est plus rigoureux dans ses annonces de résultats.

Bref, il fallait un corpus de discours d'hommes politiques, plus spécifique que le web tout entier. Evidemment, je me tiens au courant de l'actualité... Mais 19 discours de politique générale, ça ne fourmille pas de "vocations à". Heureusement mon moteur de recherche préféré (malgré ses défauts cités plus haut) m'a indiqué le corpus du "concours" DEFT'05, qui réunit des extraits d'allocutions de Jacques Chirac et François Mitterrand (bien annoté, ce qui m'a permis de séparer les uns des autres sans programmer une ligne de code, avec simplement des rechercher/remplacer et Microsoft Excel). Verdict sur les 1 036 331 mots de Chirac et les 202 120 de Mitterrand ? 95 "vocation à" pour le premier, 4 pour le second.

Bingo ! C'était bien vu de la part de Narvic dans les commentaires d'Aixtal, Jacques Chirac atteint un joli 9,17 "vocation à" sur 100 000 mots, face aux presque 11 pour 100 000 de Nicolas Sarkozy, et aux 1,98 sur 100 000 de François Mitterrand


Alors, Sarkozy digne héritier de Chirac pour l'utilisation de cette expression ? Pas tout à fait, il a su ajouter sa petite rupture. Comptons parmi toutes ces occurences le nombre de "pas vocation à" : 9,4% pour Jacques, 42,5% pour Nicolas...

De là à irriter l'ancien président comme le prétend Google...

10 janvier 2007

Comment translater les titres de films (1)

La traduction des titres de films est un exercice périlleux, pas toujours réussi à en croire les commentaires sur internet. Le magazine Première révèle en tout cas les coupables du choix du titre des films : les distributeurs. Ce sont donc eux qui ont inventé le concept ultime : la traduction de l'anglais vers l'anglais ! Avant d'atteindre ces sommets de ridicule, regardons quelques autres cas particuliers d'adaptations de titres de films sortis en France en 2006.

La version "censure" consiste à décider que le public français ne mérite pas de connaître la totalité du titre américain, alors on l'abrège ! C'est le traitement qui a été réservé à Basic instinct 2 (Basic Instinct 2 : Risk Addiction), Slevin (Lucky Number Slevin), Block Party (Dave Chappelle's Block Party), Love Song (A love song for Bobby Long).

Au contraire, la version "note du traducteur" garde le titre original mais ajoute quelques mots pour le rendre plus compréhensible, comme dans les cas suivants : Alex Rider : Stormbreaker (Stormbreaker), Inside man - l'homme de l'intérieur (Inside Man), Le Secret de Brokeback Mountain (Brokeback Mountain), Jarhead - la fin de l'innocence (Jarhead). Je dois tout de même avouer que c'est parfois judicieux, comme la substitution de Truman Capote à Capote.

On arrive maintenant aux deux formes que je préfère. La première, c'est la version "sans the". Ces décisions sont certainements prises par des distributeurs traumatisés par la prononciation du "th" dans les cours d'anglais de leur enfance, alors ils se vengent sur Da Vinci code (The Da Vinci Code), Last kiss (The Last Kiss), Fast & Furious : Tokyo Drift (The Fast and the Furious: Tokyo Drift), Fog (The Fog), et bientôt History Boys (The History Boys).

La seconde, la plus belle, la traduction "fashion", d'un anglais que les français comprennent pas, vers un anglais que les français comprennent ! C'est sûr que l'espace de Shop girl (Shopgirl) était vraiment nécessaire pour saisir le message profond du film. De même tout s'élaircit quand on lit Lucky girl (Just My Luck), Sexy dance (Step Up), Big Mamma 2 (Big Momma's House 2), Basket academy (Rebound), Girls in America (On the outs), Baby Boy Frankie (The Blast of Silence), Dance with me (Take the Lead), The Last Show (A Prairie Home Companion), Coast Guards (The Guardian) et bientôt Bad Times (Harsh Times). Une seule exception me paraît justifiable : Sexy movie, dans la lignée des Scary Movies, qui sonne bien mieux que le Date Movie original. Mais dans ce cas, pourquoi est-ce qu'il n'avait pas été utilisé dans la version originale ? Comme le suggérait un internaute dans une page du forum Allociné citée ci-dessus, cela peut venir de l'existence préalable d'un film ayant déjà ce titre. Cherchons sur Google si "Sexy Movie" correspond à un autre film ? Damn, les résultats sont parasités par les pages françaises sur le film, et je ne vois pas de bouton "chercher uniquement dans les pages anglophones". Mais on peut simuler ce bouton, il suffit d'interdire la présence de mots français fréquents n'existant pas en anglais, par exemple "est" et "une", et on obtient notre résultat !

A quand remonte cette pratique de traduire de l'anglais vers l'anglais, qui me semble assez récente ? Je me souviens de Phone game (Phone Booth) en 2003, mais avant ça, je ne vois pas.


La suite (3 ans plus tard) ici !

24 septembre 2006

Taguer, tagguer ou tagger ?

Gros dilemme orthographique aujourd'hui : comment j'écris "to tag" en français ? Je me suis précipité sur Google qui est de temps en temps mon correcteur orthographique adoré. Evidemment impossible de rechercher simplement l'infinitif, puisque "tagger" est parasitée par la forme du nom anglais.

J'ai donc cherché plusieurs formes conjuguées, en mettant des guillemets, du genre : "j'ai taggé" "j'ai taggué" ou "j'ai tagué". Les résultats sont assez surprenants :

Une fois encore on constate que Yahoo semble meilleur que Google pour faire des stats : la large domination, dans la moyenne, de la forme "taguer" sur Google est due seulement à "ils ont tagué", les résultats auraient été bien plus resserrés sans cette forme.

En tout cas le fin mot de l'histoire ("taguer" est la forme correcte) se trouve dans tout bon dictionnaire, et les explications dans un des commentaires ici, c'est très intéressant. Il est étonnant de trouver la forme "tagger" autorisée aussi dans l'Officiel du Scrabble comme indiqué sur ce site.

Merci à Muff pour la remarque à l'origine de cette investigation. En fait elle concernait les mots en français qu'on peut écrire avec les 4 lettres de l'ADN, A C G et T. J'aimerais bien connaître la plus longue phrase qu'on peut écrire avec ça, vous avez mieux que "Ta tata gaga tagga ça" (valide grâce à l'Officiel du Scrabble, donc ;)) qui est présente dans notre chromosome 6 (rechercher dans la page "tatatatag agataggaca") ?

1 juin 2006

Créations lexicales et graphe sémantique

Une question intéressante en commentaires du dernier post de Jean Véronis. Spinodo - Charles Mougel a dit…

Quel est la probabilité, pour qu'une personne, associe ces deux mots, au cours de sa vie ?
- "ordre" et "juste".
Il me semble qu'il est loin d'être nul. Car ordre et la justice, sont tout de même des notions qui reviennent souvent dans le vocabulaire politique ou religieux, non ?
Quelles sont les chances de naissance indépendante de ce couple de mots ?
Depuis un petit moment déjà, j'ai comme projet de créer un petit graphe sémantique à partir d'un dictionnaire : des points, chacun représentant un mot, sont reliés s'ils sont souvent cités dans une même définition du dictionnaire, ou si l'un est cité dans la définition de l'autre, la longueur des liens étant proportionnelle à une certaine distance. J'espère que ce truc pourrait donner un graphe qui rapproche bien (en terme de plus court chemin entre deux points) des termes entre lesquels on peut faire des associations d'idées facilement.

Si c'est le cas, la distance entre deux mots, par exemple "ordre" et "juste", pourrait refléter la probabilité que les deux mots soient naturellement associés par un individu lambda, la probabilité que le couple "ordre juste" soit créé (peut-être faudra-t-il au passage vérifier/imposer au passage que le groupe de mot créé soit grammaticalement correct). La comparaison entre la probabilité théorique de création des couples (d'après le dico) et la création effective se ferait en comparant ces distances et les distances Google (Normalized Google Distance). Le nombre de couples de mots "créés" par une seule personne étant vraisemblablement plus rares que ceux apparus naturellement (plusieurs créations indépendantes), on peut attendre que les deux distances soient en général cohérentes... les exceptions représentant justement les créations lexicales d'une seule personne.

Bon, bon, je suis peut-être trop optimiste... et surtout créer le graphe sémantique demande un certain temps de programmation que je n'ai pas, donc pas moyen de faire une petite vérification rapide de ce que j'espère. Un week-end tranquille en juin, peut-être...